Portrait : Aurélie, une femme au Musée de la Grande Guerre

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Avec un équipement d’envergure tel que le musée de la Grande Guerre sur notre territoire seine-et-marnais, il nous a semblé évident, en cette journée internationale de la femme, de vous révéler le rôle déterminant qu’elles ont joué durant ce conflit mondial. C’est avec Aurélie Perreten, directrice du musée que nous avons découvert leur courage.  Elle leur rend hommage, mais pas seulement ! 

Pourquoi le Musée de la Grande Guerre ? Quelle est votre relation avec la première guerre mondiale ?

« Il se trouve que les choses ne se font pas toujours par hasard, j’ai fait une maîtrise d’histoire en relations internationales et le premier sujet que je voulais étudier était : « les arts pendant la première guerre mondiale ». J’ai finalement fait un mémoire sur l’exposition internationale des arts décoratifs qui avait eu lieu en 1925 à Paris où la Grande Guerre était omniprésente, c’est donc un sujet que je connaissais depuis longtemps. »
« Malgré cela, j’en apprends tous les jours. Travailler dans ce musée a donné une dimension émotionnelle à mon travail qu’il faut apprendre à gérer. »

Quel est votre challenge pour ce Musée ?

« Le plus grand challenge est de continuer à développer la fréquentation du musée pour faire connaître l’histoire de la Grande Guerre au plus grand nombre et son impact sur le monde contemporain.  Nous sommes tous les héritiers de la Première Guerre mondiale, c’est un conflit qui a encore beaucoup de choses à nous raconter, le temps passe, il est important de connaître ce conflit pour se connaître soi-même et comprendre le monde dans lequel nous évoluons. »

Quel était le rôle des femmes dans la Grande Guerre ?

« C’est une question centrale. D’ailleurs, avant même son inauguration, la première exposition temporaire conçue par le musée de la grande Guerre en 2010 portait sur les femmes pendant la Première Guerre mondiale. »

« Le monument américain à côté duquel le musée a été construit, représente une femme nue symbolisant la France, criant sa douleur, ses fils morts à ses pieds. C’est un monument en hommage aux soldats morts pendant la première bataille de la Marne. Cette figure féminine nous interpelle depuis 1932 et continue d’être un point de repère sur le territoire, une figure incontournable. »

« La collection de Jean-Pierre Verney dont la Communauté d’Agglomération du Pays de Meaux a fait l’acquisition, a permis de proposer dans le musée un espace entièrement dédié au rôle des femmes dans la Grande Guerre. Cet espace est d’ailleurs le point de liaison entre les deux grandes parties du parcours, la partie chronologique, et la partie dédiée aux salles thématiques, c’est en quelque sorte la colonne vertébrale du musée. »

« Les hommes partent au combat en 1914, pensant être rentrés pour Noël. Pour assurer les moissons d’août 1914, le Président du Conseil, René Viviani, appelle –dès le 6 août 1914- les femmes à tenir les exploitations agricoles et à s’occuper des champs. Par la suite, elles vont soigner, travailler dans les usines et dans les champs, participer à des réseaux de résistance, défendre leurs droits, parfois se battre ou prendre à leur compte la gestion du foyer, de la ferme, l’éducation des enfants. Elles sont très présentes et indispensables. »

« La Grande Guerre va dessiner deux destins parallèles : sur le front, l’armée exclusivement masculine ; et dans le reste du pays, l’arrière où les femmes vont jouer un rôle fondamental. Ils s’aperçoivent que la vie continue sans eux, que les femmes font front, elles s’en sortent quelquefois mieux, elles gagnent (temporairement) en indépendance. Une inquiétude se crée du côté des hommes, leurs femmes leur manquent. »

« A l’époque, un adolescent de 15 ans pouvait gagner de 12F à 15F par jour à l’usine, contre 6F par jour pour une femme. Sachant qu’à l’époque 1 litre de lait vaut environ 1 franc. »

« A la fin de la guerre, tout est fini, le rideau se ferme très brutalement.  Concernant le droit de vote il a fallu attendre 1945 pour l’obtenir alors qu’en Allemagne les femmes ont eu le droit de vote à la sortie de la guerre en 1918. En France, les femmes sont sommées à la fin de la guerre de quitter les usines, on leur laisse que trois jours pour rentrer chez elle et laisser la place aux hommes. Il faut qu’elles rentrent pour repeupler la France et laisser leurs maris retrouver leur place à l’usine ou aux champs ! Même si l’éloignement de la guerre a créé de l’affection et du manque, on assiste néanmoins également à l’augmentation des divorces »

« La guerre amène des changements importants dans la société française, elle va redéfinir le rôle des femmes et leur identité, tout en leur imposant des souffrances physiques et morales terribles.»

Comment transmettez-vous toutes ces informations concernant la condition des femmes pendant la Grande Guerre ?

« On travaille avec des associations qui luttent contre les violences faites aux femmes, j’ai eu à faire des visites avec des auteurs de violences faites aux femmes, cela permet de nourrir des réflexions et des échanges sur le sujet. Chaque médiatrice ou médiateur, chaque guide, chaque personne travaillant au musée est aussi l’ambassadeur de cette histoire.  Ce qu’on apprend c’est que ce n’est jamais gagné, il y a une émancipation objective de la femme pendant la Première Guerre mondiale mais qui est balayée d’un revers de la main dès le retour des hommes. Cela permet de se dire que rien n’est acquis, cette guerre nous rappelle d’où l’on vient et, en tant que femme, que d’autres avant nous se sont battues pour l’égalité des droits de l’homme et de la femme, mais que la vigilance doit toujours être de mise et que toutes les victoires n’ont pas encore été remportées en ce domaine ! . »

Quel est l’objet de la collection le plus emblématique d’après vous ?

« Au sujet des femmes dans la Grande Guerre,  l’objet qui me touche le plus personnellement est une statuette de Milunka Savic, une jeune femme Serbe qui a combattu une première fois pendant la guerre des Balkans en 1913 déguisée en homme. Elle a été démasquée à cause d’une blessure mais ça ne l’a pas empêchée d’être recrutée comme femme combattante lors de la Première Guerre mondiale. C’est la femme la plus décorée de la Grande Guerre. Pourtant elle vivra ensuite très pauvrement tout en adoptant plusieurs enfants avant de tomber dans l’oubli et de s’éteindre, oubliée de tous, en 1973. En 2011, pour l’inauguration du musée de la Grande Guerre, une statuette de Milunka Savic présentée aujourd’hui dans les collections est commandée au sculpteur serbe Ljiubisa Mancic.  En 2013 avec la réalisation d’un documentaire en Serbie et d‘une exposition qui lui est consacrée, elle est redécouverte dans son pays. Sa dépouille a depuis été transférée au cimetière de Belgrade dans « l’allée des Grands ». »

Pouvez-vous nous parler de l’exposition itinérante ?

« Depuis 2014, le musée propose une exposition itinérante dédiée à cette thématique des femmes dans la Grande Guerre, est accessible à tous en ligne, avec des tarifs avantageux pour les associations et les médiathèques. »

>> Tout sur l’exposition itinérante

Comme avez-vous traité cette thématique au-delà des salles qui lui sont dédiées ?

« On essaye toujours de valoriser et de montrer des exemples du rôle des femmes dans la grande guerre le 8 mars mais surtout tous les autres jours de l’année ! Ce n’est pas facile car les femmes ont été silencieuses sur leurs vécus et leurs souffrants, laissant peu de sources, de traces ou d’objets à ce sujet.  Nous sommes d’ailleurs en train de réfléchir au renouvellement du projet scientifique et culturel du Musée. Johanne Berlemont, responsable des collections, avait envie de dépasser cette idée d’espace et de salles dédiées aux femmes car les femmes sont partout et nulle part à la fois pendant le conflit. Elles ont un rôle fondamental mais en même temps, elles brillent par leur absence dans les récits et témoignages des soldats. Cela nous incite à réfléchir à la façon dont nous allons présenter à l’avenir la place des femmes dans les collections pour que cela reflète, au mieux, la multiplicité des parcours, des rôles et des engagements des femmes pendant le conflit.

Ce souhait de renouvellement du Musée est lié à la crise sanitaire ? Comment l’avez-vous vécue ?

« Non la crise n’a rien à voir c’est tout simplement qu’en 2021 nous allons fêter les 10 ans du musée de la Grande Guerre, il paraît normal de renouveler la présentation du musée. Par rapport à la pandémie, j’ai cette chance d’avoir une équipe très impliquée, on a pu valoriser beaucoup de contenus et on a mis à profit un dispositif de visite du musée à distance (mis en place depuis 2013) en déambulation au cœur des collections du musée. Depuis le 30 octobre, on a une programmation culturelle digitale avec deux rendez-vous hebdomadaires, les mercredi et dimanche à 14h30 avec des médiateurs ou des intervenants en direct sur Facebook. On a sollicité nos partenaires, on a organisé des concerts et des contes de Noël afin de garder un lien vivace avec le public. Cela permet de faire découvrir le musée à des gens d’horizons encore plus larges et de maintenir le lien avec les visiteurs. Mais on espère bien entendu rouvrir au plus tôt avec de « vrais visiteurs », en chair et en os ! »

Est-ce que ça a été l’occasion de changer votre manière de fonctionner ou cela a juste mis en exergue ce que vous faisiez déjà ?

« Je ne pense pas que cela ait bouleversé radicalement nos façons de faire ou nos pratiques, nous avions déjà programmé des Facebook Live que nous avions commencé à expérimenter à la rentrée de septembre. Cependant cela nous a confortés dans cet axe de développement. Après, encore une fois, j’ai la chance d’avoir une équipe qui a quinze mille idées à la seconde et l’envie de se renouveler, de faire ou d’essayer de nouvelles choses. Nous avons des espaces suffisamment grands pour travailler en toute sécurité. La seule chose qui ait vraiment changé c’est l’introduction du  télétravail qui modifie l’organisation du travail en équipe. »

>> Page Facebook du musée

Concernant les événements live, ce sont des visiteurs fidèles ou un nouveau public, est-ce que cela fonctionne ?

« Nous avons remarqué la présence de fans que l’on retrouve à chaque rv en ligne ou presque, et, selon les thèmes des personnes de tous horizons qui connaissent le musée ou pas ! Nous avons également observé des moments plus propices comme la commémoration de l’Armistice le 11 novembre ou la période de Noël. Nous avons également réalisé une mini-série en trois épisodes sur le circuit de la Bataille de la Marne, en partenariat avec la Société des Amis du musée de la Grande Guerre. C’est un grand succès ! Nous n’aurions peut-être pas pu réaliser ce projet en temps « normal » mais nous en sommes très heureux car cela permet de mettre en avant des associations de reconstituteurs passionnés de l’histoire qui accompagnent le musée depuis le début et de faire découvrir le territoire et les traces laissées par la première bataille de la Marne dans les villages de la Communauté d’Agglomération du Pays de Meaux. »

Comment voyez-vous 2021 et plus loin ?

« En 2021 notre souhait est de rouvrir le musée au plus vite pour accueillir à nouveau des visiteurs ! Ensuite nous fêterons les 10 ans de l’ouverture du musée avec de nombreuses nouveautés, un nouveau parcours sonore, de nouveaux supports de découverte du musée destinés aux enfants et un événement le 11 novembre pour le jour anniversaire des 10 ans du musée dont la thématique centrale sera le rôle des femmes dans la Grande Guerre. »

« En 2022, nous avons un grand projet de création d’une tranchée reconstituée dans le parc du musée à taille réelle. Le but est de faire comprendre le fonctionnement d’une tranchée, ce qu’on y fait, comment on y (sur)vit, une grande exposition temporaire sera également consacrée aux tranchées en 2022. Enfin, nous avons le projet de la création d’un lieu permettant aux scolaires (qui représentent 40 % des visiteurs) de déjeuner à l’abri. »

« Continuer à développer le musée est possible grâce à nos partenaires et mécènes qui nous soutiennent dans la réalisation de projets ambitieux et innovants. Et en 2021, c’est une page de 10 ans qui se tourne : à nous d’inventer le musée de la Grande Guerre pour les 10 ans à venir ! »

Quelle est votre collaboration avec l’Office de Tourisme et la Communauté d’Agglomération du Pays de Meaux ?

« Le premier ambassadeur du Musée c’est Jean-François Copé, le Président de la CA du Pays de Meaux. Il est à l’initiative de la création du Musée. Les élus de la CAPM ont également été à l’initiative du circuit de la Bataille de la Marne car beaucoup de communes sont concernées par cette bataille et en gardent les traces. Le musée tire sa légitimité et s’enracine dans ce territoire que nous invitons ainsi à redécouvrir. Le circuit est un outil majeur de valorisation du territoire et on y travaille main dans la main avec Elena Le Gall, la Directrice de l’Office de Tourisme, qui connaît très bien le Musée puisqu’elle y a travaillé ! »

« Le territoire de Meaux peut être « fier de son histoire » dont l’origine remonte à plusieurs millénaires. Au pied du musée se trouve d’ailleurs un site archéologique majeur « la Bauve » qui remonte à l’époque gallo-romaine. Le musée s’inscrit ainsi sur un territoire où l’on peut traverser l’histoire, de l’Antiquité à l’époque contemporaine. »

« C’est important pour nous de faire vivre le nord de la Seine-et-Marne et de montrer sa richesse patrimoniale. »

Les conflits militaires sont des sujets très « masculins », comment avez-vous été accueillie en tant que femme au Musée dédié à la Grande Guerre ?

« J’avais effectivement une inquiétude, pas tant vis-à-vis de l’équipe en place mais plutôt vis-à-vis des « spécialistes » du conflit, mais cela n’a pas été le cas. J’ai fait une maîtrise en relations internationales sous la direction de Robert Franck (historien de la Sorbonne), j’ai eu la chance d’être prise au sérieux, et mon caractère est tel que je ne me laisse pas marcher sur les pieds ! »

Le parcours d’Aurélie en quelques mots : 

Aurélie Perreten a toujours travaillé dans le secteur culturel : théâtre, musique (contemporaine et classique), en tant que chargée de communication, relations avec le public et mécénat. 

De 2009 à 2012, elle est Directrice adjointe de l’Association Française des Fundraisers (professionnels du mécénat et de la collecte de fonds) notamment dans le secteur culturel.

En 2012, elle intègre le Musée de la Grande Guerre, un an après son ouverture, en tant que Directrice adjointe et y reste trois ans. Elle crée ensuite sa propre entreprise, spécialisée dans le développement des ressources auprès des collectivités culturelles. En 2017, le poste de Directeur du Musée de la Grande Guerre se libère à nouveau ; un signe pour cette passionnée d’histoire : l’aventure reprend !

Aurélie nous l’assure, elle sera toujours l’ambassadrice de la condition de la femme pendant ce conflit et elle continuera à porter le développement du musée. L’équipe qu’elle dirige est majoritairement composée de femmes et elles sont également les garantes du devoir de mémoire de ces femmes pendant la guerre, précurseurs de leur émancipation. Une histoire de femmes (et d’hommes !) à suivre au musée de la Grande Guerre de Meaux !

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