Portrait : Katherine et Rosa Bonheur, bien plus qu’une seule histoire

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Katherine Brault est la propriétaire du château de Rosa Bonheur situé à Thomery dans le sud de la Seine-et-Marne. Déterminée et passionnée, nous avons pu échanger avec elle autour de son parcours de femme entrepreneure, mais pas seulement. L’artiste peintre Rosa Bonheur a été le fil rouge de notre conversation. Leurs histoires se croisent et s’emmêlent, comme deux destins de femmes exceptionnelles dans lesquels on peut toutes se retrouver.

Vous êtes la propriétaire du château de Rosa Bonheur, quel parallèle pouvez-vous faire entre vos deux parcours ? Est-ce que vous vous retrouvez en elle ?

« J’ai réalisé il y a peu de temps que les femmes étaient très présentes dans ma vie. J’ai cinq sœurs, et même s’il y a aussi deux garçons, nous sommes une famille de six filles. J’ai moi-même trois filles et un garçon, mais mes trois filles sont très impliquées dans ma vie professionnelle. Et en rachetant le château de Rosa Bonheur, j’ai appris que cette maison, c’était aussi une histoire de femmes. Rosa a choisi son héritière Anna Klumpke. Elle a choisi Anna parce qu’elle avait aussi ses quatre sœurs et que ses quatre sœurs étaient aussi des femmes exceptionnelles. Sans que ce soit volontaire de ma part, je me suis rendue compte que c’était vraiment une succession d’histoires de femmes et que ça continue. Quand on regarde maintenant, il y a neuf employés dans la société, donc au niveau du château, il n’y a que des femmes et un homme. Quand on s’en rend compte, on est obligé de se demander pourquoi. Quelles sont les raisons de ce milieu très féminin ? Et puis voilà, on découvre forcément des bouts de ficelles sur lesquels on tire. »

Qu’est-ce que l’histoire de Rosa Bonheur vous a appris ?

« L’histoire de Rosa Bonheur résonne beaucoup dans notre histoire, ou notre histoire résonne beaucoup avec celle de Rosa Bonheur. Simplement parce que Rosa, très vite, très jeune, elle va comprendre qu’une femme au 19e siècle va devoir se battre, qu’elle va devoir faire des choix dans sa vie. Et ce ne sont pas des choix évidents. Une femme au 19e siècle, elle se marie, elle a des enfants. Mais Rosa va choisir une autre voie et elle a une sorte de mission dont elle se sent investie.

Et cette mission, c’est d’élever la femme et de démontrer que le génie n’a pas de sexe. Pour mener ce combat, elle va renoncer à se marier, à avoir des enfants… Elle ne le fait pas forcément de gaieté de cœur, mais elle sait que si elle veut remplir sa mission, elle est obligée de passer par là. Parce qu’en tant que femme, à cette époque, mener une carrière et avoir des enfants, c’est juste impossible.

Et elle ne revient pas dessus. Elle ne dit pas « ce n’est pas normal », elle dit « c’est comme ça ». Alors en confrontant… en mêlant notre vie à celle de Rosa Bonheur, en marchant dans ses pas, forcément, elle inspire. Elle donne de la force. Elle donne une idée de ce que peut être le sacrifice. Elle nous oblige à ne pas nous asseoir dans notre fauteuil en gémissant sur les difficultés du moment, parce que les difficultés, elle en a connu, des bien plus difficiles, et elle est tout de même allée de l’avant.

Alors c’est vrai que lorsqu’il y a des moments qui, pour nous, sont compliqués, comme en ce moment avec le musée qui est fermé… On imagine la même chose à l’époque de Rosa Bonheur. Est-ce qu’elle aurait baissé les bras ? Est-ce qu’elle aurait essayé de chercher au plus profond d’elle-même de la force, de l’énergie ? Est-ce que, en fait, il n’y a pas dans ce qui se passe une façon de l’utiliser pour aller plus loin, plus vite, plus haut ? Elle m’inspire terriblement. Elle nous aide et puis de temps en temps, on est un peu aussi en colère contre elle, parce que c’est très lourd.

Mais même si parfois on se demande pourquoi on est là, il nous suffit de monter au grenier, on suit ces petits cailloux blancs qui nous font découvrir tellement de choses… On réalise que Rosa elle a été aussi ça, et ça nous permet d’avancer. »

Comment donnez-vous vie à l’histoire de Rosa Bonheur dans le château ? À quoi peuvent s’attendre les visiteurs ?

Ce qui me paraît important, surtout maintenant où l’on est dans le virtuel en permanence, c’est de jouer sur le côté très émotionnel et authentique d’un lieu. C’est à dire que, bien sûr, si on parle comme ça du musée de l’Atelier, c’est petit, il y a trois pièces, nous n’avons pas les œuvres majeures de Rosa Bonheur. A priori, il n’y a aucune raison qu’on déplace des milliers de visiteurs. Ce n’est justement pas là-dessus qu’on se concentre. On préfère raconter son histoire, pourquoi elle est arrivée là. On va parler d’une femme qui pourrait être la grand-mère ou l’arrière-grand-mère des gens qui viennent visiter… Comment on sent cette présence parce que rien n’a bougé, et qu’on a vraiment l’impression qu’elle va revenir dans quelques minutes. On va juste essayer de faire percevoir aux gens ce qui se passait ici, ce qui se vivait dans l’intime et dans le quotidien. Et ça marche. Les visiteurs ont besoin de ça. Ce sont aussi leurs racines, c’est leur histoire pour la plupart. Rosa, c’est un personnage qui était à la fois extraordinaire et à la fois extrêmement simple. On ne parle pas des fastes des soirées, ni de mondanités. Pourtant, Rosa recevait l’empereur, l’impératrice, le président de la République de cette époque-là, et elle était reçue par la reine d’Angleterre. On aurait pu jouer avec tout ce côté très mondain. Mais ce qui va émouvoir les gens, c’est de voir son pinceau posé juste là, sa blouse qui n’attend presque qu’elle. Les visiteurs sont à quelques centimètres des objets. Ce qu’on veut faire vivre aux gens, c’est cette expérience très émouvante et totalement authentique. On n’a pas besoin de tout raconter. Ils le sentent.

Et à l’heure du virtuel, où on met des casques sur les oreilles et sur les yeux, ici, nos visiteurs ont l’impression d’avoir vu Rosa Bonheur traverser la pièce. Ce château-musée… Cet atelier d’artiste est un appel à leur imaginaire.

Le salon de thé et notre pâtissier attitré (qui est un génie !) sont également un réel atout pour le château car on peut y bruncher et déjeuner. Puis nous avons une chambre d’hôte : la chambre exacte de Rosa, véritable petite suite avec son mobilier, les objets qui étaient dans sa chambre… Nous avons bien entendu changé le lit et refait la salle de bain, mais on peut totalement s’immerger dans l’histoire de Rosa Bonheur. Une fenêtre à l’est, une fenêtre à l’ouest… Quand vous êtes dans son lit, vous voyez ce qu’elle voyait en se réveillant le matin… Et cette lumière… Il faut venir pour la ressentir pleinement.

Nous avons aussi la chance d’avoir une gare à Thomery, et depuis Paris, on est à 45 minutes du château. C’est une belle opportunité pour venir passer un week-end au château.

Pour l’instant, nous avons donc une chambre, mais au deuxième étage, nous sommes en train d’en faire une deuxième plus grande. Il s’agit de l’ancien atelier d’hiver de Rosa et sa bibliothèque. Elle sera prête d’ici un mois et demi, à peu près. Puis, il y a deux autres suites qui vont arriver… On espère pour le printemps.

On essaye aussi évidemment de faire comprendre aux gens quelle personnalité incroyable elle a été. Elle a ouvert de nombreuses portes pour les femmes, comme le port du pantalon qui n’était pas envisageable à l’époque. Elle le revendique, mais Rosa n’était jamais dans la provocation. Elle va faire avancer les choses. Quand elle s’achète le château ici à Thomery, c’est la première fois qu’une femme s’achète un bien immobilier de cette ampleur avec le fruit de son travail.

Il faut se rendre compte que Rosa Bonheur a été l’artiste peintre qui a le plus vendu d’œuvres du 19e siècle. Et c’est aussi la première à connaître la spéculation sur ces œuvres de son vivant. On n’imagine rarement qu’une femme a été à l’origine de ça… Et que cette femme-là, on en parle plus en France. Pointer cette partie de son histoire permet aussi de comprendre comment une certaine invisibilité des femmes a été organisé à l’époque. Pourtant, elle est passée par-dessus tout ça. Elle a mené son petit bonhomme de chemin, de façon assez étonnante et spectaculaire. Pour les Américains, c’est la première féministe française. Pour eux, c’est vraiment un personnage extrêmement important et nous, on l’a effacée. »

Comment avez-vous géré la situation actuelle et comment voyez-vous la suite ?

« Le premier confinement a été très bien vécu, même si on était très angoissé parce qu’on ne savait pas du tout ce à quoi on était confronté. Mais d’un autre côté, on était dans notre château, donc on a quand même beaucoup de chance. Et puis, ça nous a aussi permis de prendre du recul et d’analyser cette première année d’ouverture. Ça nous a aussi permis de remonter dans les greniers et de faire de nouvelles découvertes. Rosa Bonheur est un peu comme un puzzle et nous avons retrouvé certaines pièces qui se sont emboîtées pour nous aider à continuer à reconstruire qui elle était. Par exemple, ça nous a permis de comprendre quelle relation Rosa avait avec la musique.

On a aussi pu comprendre à quoi servaient certaines parties du domaine, notamment le petit pavillon des Muses situé au milieu du parc. On a découvert que c’était son atelier champêtre. Elle s’installait là, au milieu de ses animaux, avec ses pinceaux, ses couleurs et elle peignait en direct. Donc pour nous, c’était magique.

Puis le deuxième confinement a été plus compliqué. On croyait vraiment que ça allait repartir, j’avais embauché du monde pour étoffer l’équipe, puis en octobre, on ferme tout. Financièrement, c’est très dur. Mais nous n’avons pas baissé les bras. On est obligé de continuer à cogiter, et puis vient le moment où on réalise la chance d’avoir un parc fabuleux dont on ne tire pas parti pour l’instant. L’idée était de se dire il faut que ce parc soit une pièce du musée, puisqu’actuellement les parcs peuvent être ouverts, mais pas les musées. Et si le parc devient une pièce du musée, on va de nouveau pouvoir ouvrir et raconter l’histoire de Rosa Bonheur, son œuvre et sa philosophie. Jusqu’à présent, on ne pouvait pas répondre à toutes les demande du public. On avait plus de gens qui voulaient visiter le musée que de capacité. C’est aussi une des raisons pour lesquelles on veut ouvrir le parc. C’est un projet qui va démarrer très prochainement, pour lequel on aimerait également refaire un potager et travailler avec les produits du terroir d’ici, auprès de producteurs bio. On veut explorer aussi des choses du côté des fleurs comestibles… Tout ça pour retrouver ces saveurs au salon de thé, pour les événements ou pour les touristes logés au château.

Car en temps normal, on accueille aussi des évènements, des mariages, des séminaires jusqu’à 200 personnes. Nous sommes aussi en train de développer un concept pour les entreprises et l’organisation de team building. Avec le travail en distanciel, renouer les liens et développer la cohésion des équipes est essentiel. On leur proposera certainement de travailler sur la créativité des équipes. Ce sont des projets que l’on attend avec impatience, mais il y a aussi les rendez-vous de 2021 que l’on espère concrétiser…

Le Festival de théâtre au jardin, le Festival du patrimoine « Emmenez-moi… en Seine-et-Marne » où le château propose un projet autour d’Alexandre Dumas qui était un grand ami de Rosa Bonheur… Le Festival Rosa Bonheur pour cet été… Plein de belles choses en perspective !

Enfin, nous avons aussi l’énorme chance d’attirer l’attention des médias car 2022 rime avec le Bicentenaire de Rosa Bonheur. De nombreux documentaires sont en cours de réalisation, un « Secret d’Histoire » en prévision. De notre côté, il faut que tout soit prêt pour pouvoir communiquer un maximum avec l’exposition qui aura lieu à Orsay, pour nos liens et expositions avec les Etats-Unis… »

Avez-vous déjà accueilli des résidences d’artistes ? Et travaillez-vous avec des artistes locaux ?

« Oui, effectivement on l’a déjà fait et on va le refaire. On a proposé d’être résidence d’artistes pour une femme écrivain, mais aussi avec une équipe de musiciens pour monter un opéra de salon. Le château de Rosa Bonheur a toujours été un lieu vivant de la création.

Par ailleurs, nous avons déjà fait des expositions de peinture avec certains artistes locaux. Au niveau de la musique, notamment pour les concerts, nous avons la chance d’avoir d’excellents musiciens à Thomery. On a deux femmes clavecinistes d’envergure internationale. On a un chanteur lyrique aussi absolument fabuleux. Ils sont venus l’année dernière et vont venir cette année. Donc, on essaye de travailler effectivement avec des seine-et-marnais, mais pas seulement. On travaille actuellement sur une exposition de photographies sur le lieu, par une photographe de Bois-le-Roi. Elle est en train de prévoir une très belle exposition, un peu magique sur le lieu et la façon dont elle perçoit le château et l’histoire de Rosa Bonheur. »

Une anecdote à nous raconter ?

« Lorsque le Président de la République est venu au château avec son épouse, on m’a dit « Vous allez voir, elle va rendre un hommage. Peut-être que vous le verrez ou non mais quand elle va arriver, elle fera un petit clin d’œil à Rosa Bonheur. » Et effectivement, Madame Macron est arrivée en pantalon. Si vous ne le savez pas, Rosa a été la première femme à avoir l’autorisation officielle de porter le pantalon. J’ai trouvé ça très élégant et plein d’humour. »

D’où vous vient cette passion pour l’histoire ? Comment en êtes-vous venue à acheter ce château ?

« J’aurais tendance à croire que c’est un hasard. Mais en réalité, je pense que, dans cette histoire, il n’y a aucune place pour le hasard. Mais à l’origine, je n’avais pas du tout envie d’acheter le château de Rosa Bonheur. Je la connaissais mal. Je savais qu’elle existait, on apprenait deux-trois choses à l’école quand j’étais enfant, mais je n’avais aucun amour ni pour le 19e siècle, ni pour la peinture animalière.

J’avais plutôt envie de développer quelque chose autour du 18e siècle dans Fontainebleau intramuros et finalement, je me retrouve à Thomery sur le 19e siècle. Quand je suis arrivée là, j’ai d’abord été très touchée par le lieu qui n’a jamais bougé. Il est resté tel qu’il était à l’époque de Rosa. C’est très émouvant. Et puis, d’un autre côté, le projet s’est tout de suite imposé à moi. Donner vie à un musée sur l’histoire de Rosa Bonheur puisque tout est là. Faire de la recherche aussi sur qui était vraiment Rosa Bonheur, ce qu’était la place des femmes artistes au 19e siècle. Et puis, avoir un salon de thé, parce que c’était évident et ça nous permettait d’être presque totalement autonomes. Tout ça avec l’idée de se dire qu’il faut remettre le verger tel qu’il l’était. Il faut qu’il y ait un potager parce qu’il y avait ça à l’époque. Donc là, il y avait une espèce de petit monde à portée de main. Rosa Bonheur, ses relations avec les Américains, avec les Anglais, c’était aussi l’occasion de dire : ce lieu doit être typiquement français pour attirer les touristes étrangers. Avec une volonté derrière : essayer de réhabiliter ce lieu et le 19e dans l’esprit des Franciliens et des Français en général.

J’ai eu une ambition complètement folle pour ça en imaginant que je n’y arriverais jamais mais… Je voyais ici un petit pôle touristique pour proposer un « art de vivre à la française » typique du 19e avec tous ces artistes qui grouillaient dans tous les domaines… Musique, peinture, sculpture, écriture. La région de Fontainebleau était très prisée pour ça au 19e. Et même pour moi qui n’aimait pas particulièrement cette époque avant, je me suis informée. Surtout grâce à mes filles qui m’ont vraiment dit « Maman, tu n’as rien compris. Le 19e, c’est l’opéra, la musique, la littérature… C’est extraordinaire ». Puis voilà, le projet s’est dessiné tout seul. Je suis un peu partie, la fleur au fusil, en me disant « c’est génial, tout le monde a raté cette opportunité… Mais on ne donne pas d’argent pour ça et personnellement je n’en avais pas.

Je n’arrivais pas à trouver de banques. C’était extrêmement difficile de partir de rien. Rosa n’était pas connue. Le 19e n’est pas à la mode. Thomery, ça ne fait pas rêver les foules. Moi qui pensais partir avec un projet très facile à vendre, ça s’est révélé être compliqué. Et puis, petit à petit, j’ai eu un banquier qui a dit « pourquoi pas ? » Et puis un autre « allez, on va voir. Vous êtes tenace. » A partir de là, on a beaucoup travaillé sur le personnage de Rosa et petit à petit… Le Loto du patrimoine, ça a été un moteur de fusée. Stéphane Bern qui vient ici et qui fait un clip pour le Loto du patrimoine, qui me dit mais c’est un endroit qui plairait au Président de la République… puis le Président de la République qui vient réellement au château… Jamais de ma vie, je n’aurais imaginé un truc pareil. Ça commence à ouvrir des portes. C’est vrai qu’on s’est battu. »

Parlez-nous de votre parcours de femme entrepreneure

« Je viens du milieu de la communication et j’ai monté une première société à 23 ans. Autant dire que ça forge le caractère et on se rend bien compte des écueils. Mais c’était dans le domaine de la communication et là, c’est dans le domaine de la culture. La seule connexion… c’est que j’ai suivi les cours de l’École du Louvre pendant des années. Il y a toujours eu un lien très fort avec l’art et avec la culture. C’est quelque chose que j’ai en filigrane dans toute ma vie. Mais quand j’ai repris le château ici, je n’avais aucune légitimité et j’étais bien consciente que je n’en avais vraiment aucune. Surtout parce que personne n’avait envie d’investir dans la reprise d’un tel lieu… dont l’histoire était liée à une femme dont on ne connaissait plus l’importance qu’elle avait eue et qu’on avait un peu laissé de côté.

Je pense que le milieu culturel français se féminise mais, plus on monte dans les postes à responsabilité, moins il y a de femmes. Au départ, j’ai été très mal reçue et ça a été très difficile parce que je n’étais pas issue du milieu. Peut-être aussi parce que j’étais une femme… Je ne sais pas. Le seul atout que j’avais, c’est que j’étais prête à relever mes manches et que je savais ce que je pouvais faire.

Je connaissais mal Rosa Bonheur, mais j’étais consciente de ne pas connaître. Je n’avais pas d’idée définie sur les choses et je ne pouvais raconter que ce que je constatais, ce que je voyais. Donc, quand on a commencé à travailler sur Rosa Bonheur, on l’a fait d’après ce qu’on a découvert dans le château. Dans les documents retrouvés, ses lettres, son livre dicté à Anna Klumpke, etc… On a remonté le fil de son histoire. Puis, petit à petit, au bout de 5 ans à travailler quasiment nuit et jour sur un même sujet… On commence effectivement à savoir et à développer notre expertise. Nous ne sommes pas des historiens ou des experts de la peinture du 19e siècle, mais on a compris beaucoup de choses. 

Aujourd’hui, les choses ont évolué. Il y a une reconnaissance de ce qu’on a pu faire en si peu de temps, avec des moyens qui sont extrêmement faibles tout en respectant le lieu, la collection et cette histoire.

Et puis surtout, on a su accueillir rapidement du public. Un public plutôt très content et fidèle. On a des visiteurs qui sont venus quinze fois ici, c’est plutôt rare dans un musée ouvert depuis un an et demi.

Je suis très reconnaissante des professionnels de la culture qui nous ont aidé, qui se sont montrés ouverts, que ce soit au niveau de la région ou du département car maintenant nous sommes des partenaires très proches. Et ça nous motive aussi au quotidien de savoir que l’on est épaulé et qu’on croit en ce que l’on fait au château de Rosa Bonheur. »

Comment se passe la collaboration avec vos filles ?

« Mes filles travaillent beaucoup ici et c’est aussi un vrai plaisir de travailler en famille. Parfois c’est difficile, et parfois c’est quelque chose d’assez merveilleux. Ça crée et resserre nos liens. Ça permet d’avoir un regard différent sur une même chose, un regard différent par rapport aux générations. J’apprends aussi beaucoup de mes filles qui vont analyser différemment certaines situations, et même de comprendre autrement Rosa Bonheur. Ça oblige à une ouverture d’esprit. 

Puis concrètement, toutes mes filles sont impliquées, mais il y en a une qui est vraiment embauchée en contrat à durée indéterminée. Elle s’occupe de tout ce qui est programmation artistique. Elle est à l’origine du festival Rosa Bonheur qu’on a créé l’année dernière. C’est elle qui le développe cette année. L’année dernière, on était vraiment sur de la musique classique. Mais sa passion, c’est l’opéra donc il y en aura un peu plus. D’un autre côté, ce qu’on veut, c’est ouvrir à un public plus large. Elle a donc aussi beaucoup travaillé sur du théâtre, de l’opéra pour les jeunes, la musique actuelle, la musique du monde, etc… Toujours pour valoriser des créatrices, compositrices. N’y connaissant pas grand-chose, c’est elle qui a pris le lead. Et c’est intéressant de voir que les choses se font assez naturellement. Alors qu’on n’a pas le même âge, donc pas la même expérience non plus. J’ai envie de voir et j’ai envie de comprendre, et je mets un peu mon grain de sel partout. Mais elle aussi. Au niveau marketing, elle a toujours des idées. Elle travaille aussi beaucoup sur tout le mécénat. On en a besoin pour faire tout ce qu’on veut faire et on sait qu’il va falloir agir sur un temps très court. »

Qu’est-ce que vous diriez à la « vous » d’il y a cinq ans, mais aussi à vos filles et toutes femmes qui souhaitent se lancer dans l’entrepreneuriat ?

« Je pense qu’il ne faut pas hésiter. Quand on a une intuition, quand on a une envie, un élan, il faut y aller. Si on attend que tout soit parfait, on n’avance jamais. Et pour se lancer dans une entreprise, je pense que c’est la même chose. À partir du moment où on a bien réfléchi à ce qu’on voulait faire, qu’on est conscient des difficultés qu’on va rencontrer, à partir du moment où on est prêt à y consacrer du temps, il faut y aller. Même si on ne sait pas encore exactement faire, ce n’est pas grave, il faut essayer. Plus on commence tôt et mieux c’est, je pense, mais après, il n’y a pas d’âge. Il faut vraiment suivre ses coups de cœur, suivre ses passions.

Il y a un problème auquel je me suis trouvée confrontée, et je pense qu’on est encore très loin d’être arrivé au bout du combat pour les femmes par rapport à ça… C’est au niveau des finances. Je pense que c’est extrêmement difficile à l’heure actuelle, pour une femme seule, d’avoir une oreille attentive des banquiers, même lorsque les banquiers en face sont des femmes. Il y a encore une vraie différence sur l’écoute et sur la confiance. Je crois que dans les statistiques, il y a plus d’entreprises féminines qui marchent que d’entreprises masculines. Mais il n’empêche que les écueils existent.

De mon côté, on m’a posé la question quasiment à chaque fois lorsque j’allais voir des banquiers pour emprunter : est-ce que j’avais, des associés ou non. Où était mon mari, etc… Comme si une femme seule ne pouvait pas prétendre monter un projet d’une certaine envergure. Je pense qu’on n’aurait jamais posé cette question-là à un homme. Il y a encore du chemin à faire.

En tant que femme, on est habitué à gérer mille choses en même temps, qui n’ont rien à voir les unes avec les autres. Et un chef d’entreprise, c’est aussi ça. Je ne suis pas sûre que les femmes et les hommes soient différents à l’origine, mais notre éducation fait qu’il y a des différences. »

Selon vous, où pourrait se trouver le champ des possibles pour le château ?

« Nous avons des liens très forts avec les Etats-Unis ou la National Gallery de Washington, de par l’image de Rosa Bonheur pour les Américains, mais aussi grâce à son héritière Anna Klumpke qui était américaine et dont la famille a repris le château. Avec le château de Fontainebleau, il y a aussi mille liens à construire et à entretenir grâce à l’histoire qui nous lie. À la mort de Rosa Bonheur, Anna Klumpke va faire restaurer, à ses frais, des pièces du château de Fontainebleau pour pouvoir accueillir des œuvres qu’elle va donner. Nous pourrions aussi nous rapprocher des écoles d’art américaines… Avec ce petit monde de l’art qui était très proche à l’époque de Rosa, on peut se donner les moyens de le retrouver aujourd’hui. »

Pour suivre l’activité du château de Rosa Bonheur, rendez-vous sur les réseaux sociaux : Facebook et Instagram.

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